Critique du livre d’Albert Londres : Dante n’avait rien vu.

Dante n’avait rien vu

L’enfer décrit dans la Divine Comédie de Dante n’est rien face à l’enfer de Biribi.

Analyse du livre du célèbre journaliste d’Albert Londres sorti en 1924.


Biribi, c’est les pénitenciers militaires d’Afrique du Nord. Des lieux retirés du monde, dans les recoins sombres de la justice militaire française. Des enfers régit par les hommes. On les trouve après plusieurs jours de voyage en voiture, au beau milieu du désert aride où règnent les Chleuhs qui coupent les oreilles des voyageurs. Les quelques 3 500 pégriots, des soldats condamnés des Conseils de guerre pour désertion ou encore refus d’obéissance, viennent purger ici leur peine de travaux publics sous les ordres de sergents tyraniques.

D’autres journalistes s’intéressent à la Guerre du Rif ou à la mort de Lénine à ce moment-là. Après le succès de son enquête sur le bagne de Cayenne en 1923, c’est dans cette faille cachée de la démocratie, Biribi, que Albert Londres va enquêter au nom des droits humains et de la justice. Son enquête, découpée en 23 articles, paraît en 1924 dans Le Petit Parisien. Une investigation écrite avec vérité, comme un journal de bord, et avec littérature, comme de petites nouvelles. Ses articles font découvrir au lecteur du Petit Parisien, et même à l’opinion publique, des observations et des témoignages de ces camps de travail, zones de non-droit. Il achève son réquisitoire cinglant avec une lettre au ministre de la Guerre. Il réclame la réforme de Biribi, en proposant une solution en six points, ou mieux sa suppression de Biribi. C’est « une grande honte pour la France ». Témoignage utile, une commission d’enquête est créée et Biribi a fini par disparaître. Albert Londres est lauréat, à la publication du livre, de l’Ordre universel du mérite humain. Dans ce livre, Dante n’avait rien vu, Albert Londres, entre justicier et aventurier, loue une voiture et traverse le Maroc, la Tunisie, l’Algérie. Il raconte les différents pénitenciers : Dar-Bel-Hamrit, Tafré-Nidj, Sidi-Moussah… Malgré ses autorisations officielles, le personnel pénitentiaire n’est pas très coopératif et les détenus ont la bouche cousue par l’œil vengeur de leurs supérieurs. Le livre 57, censé gouverner ces établissements, n’est pas respecté. Privation de liberté, travail forcé, invasion des puces, chaleur torride en été, froid glacial en hiver, les pègres ne sont pas au bout de leur peine. Ils sont en plus livrés à la folie furieuse de sergents qui n’ont de compte à rendre à personne. Couchés sur les éribas, des branches épineuses, attachés à la queue d’un mulet, gardés en plein soleil dans la fosse d’aisance, enserrés dans des fers qui relient pieds et mains dans un système à vis et « qui donnent l’apparence du crapaud », attaqués par les mouches après qu’on leur ait sucré la peau, coup de fouet ou « nerf de bœuf », coup de baïonnette, brûlure, chaux vive sur les plaies, soupe trop salée… Pour eux, les officiers mettent en œuvre des tortures aussi ingénieuses qu’inhumaines. A cela s’ajoutent les tortures psychologiques, faites d’humiliation et surtout de la logique très personnelle des officiers. C’est là le pire. Les sentences sont non seulement dures mais arbitraires. Autant celles des sergents que du Conseil de guerre. « Un 18, un 30, un 60 », les jours de cellule pleuvent, puis les années de travaux supplémentaires. On sort rarement vivant des travaux. «Deux ans, cinq ans, cela tombe des Conseils de Guerre aussi facilement qu’un coup de pied dans le derrière d’un chien muselé. » Surtout quand un sergents en veut personnellement à un pègre. « Comment voulez-vous que nous rachetions notre passé ? ».

Les détenus sont désemparés. Ils sont souvent jeunes, condamnés pour de petits délits. Certains sont même là par hasard, par faute d’homonymie. Comme ce pègriot qui répète inlassablement « Je ne suis pas Ivan Vassili ». Les punitions des sergents débouchent souvent à la mort. Dans la plus grande indifférence de la hiérarchie, même sans mauvaise conscience, presque par ennui, les cadavres s’entassent. Le rapport est facile, assorti de l’excuse consacrée : « Le détenu XXX a voulu s’évader. ». Le sort le plus sadique est réservé à celui qui ose se porter « malade ». Dans le doute de sa bonne foi on l’expose aux pires souffrances. Dans cet enfer, ceux qui tourmentent le plus les prisonniers, ce sont les prisonniers. Ce système kafkaïen, sans issue de secours les amène à redoubler d’astuce pour être puni et déféré en Conseil de Guerre. Ils préfèrent écoper d’une peine plus lourde, même capitale, pourvu qu’ils quittent Biribi. Lacérer leurs effets, se rendre malade, mimer la folie ou la maladie des mois durant, s’attaquer à leurs supérieurs, se couper les doigts à la petite cuillère, ils sont même prêts au bagne de Guyane. Ces camps en huis clos cultivent la folie et le mal. Les prisonniers ne gardent aucun espoir, ils ont peu de chance d’en sortir debout. Leur sentence disproportionnée se multiplie au fur et à mesure de leur peine. Une logique absurde dans un monde où le détenu perd son humanité alors qu’il est là pour la retrouver, l’apprendre.

Engagé

Dante n’avait rien vu est avant tout un récit d’investigation utile, actif. Albert Londres a pour objectif de faire réformer ou supprimer ce dont il a été témoins. Le rôle du récit est de capter l’attention du lectorat pour le sensibiliser à sa cause et faire pression sur le ministère de la Guerre. La lettre jointe à la fin du texte le confirme. Albert Londres ne se contente pas de rapporter les faits ou même de critiquer. Il argumente son point de vue et propose une solution en six points dans une lettre officielle. Ses efforts ne seront pas vains, Biribi n’est plus.

Écrivain

Récit d’investigation, le style d’Albert Londres a la particularité d’être littéraire et même un rien poétique. C’est au passé simple qu’il fait rêver et transporte le lecteur dans le sable du Sahara et la crasse des cellules. Pourtant il rapporte des faits qui se déroulaient encore. Ses phrases sont élégantes même s’il choisit souvent un registre courant. Son français est un peu vieilli, il sent l’entre-deux guerre, il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour comprendre la forme un peu confuse des histoires. Mais la substance de ses idées est toujours d’actualité. Un sens aiguë de l’observation permet à sa plume de croquer en quelques phrases les personnalités qu’il rencontre sur sa route. Les descriptions de nombreux pègres rythment le récit et constituent parfois des chapitres entiers. Il utilise souvent des images fortes, des comparaisons. Un portrait par exemple, celui d’un détenu qu’il qualifie de « nabot » : « le conseil qui déclara « bon pour le service » un phénomène de cet acabit était, sans nul doute, ivre mort ce matin-là. », ou encore pour un autre : « il a une tête de bandit macérée depuis dix ans dans un bocal plein de crapulerie. », ou pour un caïd : « c’était un jeune colosse que l’on imaginait capable d’aller à un sixième étage livrer un piano sur son dos. »… Des phrases simples et frappantes. On retient les personnalités de nombreux prisonniers comme Faucher Edmond, l’homme tatoué intégralement, Gerber, le détenu qui s’est évadé en habit de curé, ou l’homme qui n’a pas su qu’il y avait la guerre. C’est à travers eux et leurs témoignages que l’objet de l’enquête transparaît. Ces hommes blessés, parfois monstrueux, sont autant de témoins à la barre du procès de Biribi.

S’il transporte, le ton du récit ne tombe ni dans le romantique de ce beau voyage, ni dans le larmoyant du sort des prisonniers. Au contraire, Albert Londres choisit de verser dans l’humour, surtout dans l’ironie. La pire situation tourne en dérision. Elle apparaît alors dans toute son absurdité ou son horreur. Un chapitre entier est écrit sur ce mode de fonctionnement, celui sur le « maquillage » qu’utilisent les prisonniers pour paraître malade et se faire déférer au Conseil de Guerre. Par des mois de restrictions ou de souffrance ils parviennent à faire croire à leur maladie. Londres présente leurs nombreuses astuces comme dans une publicité pour le maquillage. Il vante : « les amateurs d’hémoptysie ont l’embarras du choix », « cette jaunisse-là est la plus recommandée », « on ne peut simuler meilleure asphyxie ». Raconter des faits d’actualité comme de petits contes, sur un ton d’aventure et d’ironie, est à coup sûr une bonne méthode pour intéresser son lecteur. Cependant on se doute que pour raconter il faut romancer. Il rapporte certaine scènes où il n’a pas pu être présent comme s’il les avait vécu avec de nombreux dialogues. Il est pourtant peu probable que le journaliste ait retranscrit fidèlement toutes les paroles rapportées ici.

Journaliste rigoureux

Pourtant le style d’Albert Londres reste avant tout journalistique. Ses principes

d’écriture sont adaptés aux exigences d’un journal. Des phrases simples, plutôt courtes, un style nerveux et percutant. La forme même du récit n’est autre que celle de 23 articles mis bout à bout. Ils ont chacun leur angle. Les accroches et les chutes sont soignées. On remarque aussi la précision des faits. Des chiffres, des nom de lieux et de personnes, des dates viennent toujours supporter son récit. Surtout c’est l’objectivité qui prime. Albert Londres mène une enquête active, mais reste extérieur aux faits. Il se contente de les rapporter. Il s’adresse directement à son lecteur, l’interpelle pour le captiver : « Rassurez vous mesdames il ne s’agit pas là de concurrence », « Je vais vous présenter mon copain de Chine ». La conception du journalisme qu’Albert Londres respecte s’appuie aussi sur des techniques d’investigation bien définies.

 

Enquêteur

Plus que du journalisme classique, Albert Londres met en pratique dans ce récit ses procédés d’enquête. C’est d’abord un voyage. Seul avec son chauffeur dans une voiture louée, il fait le trajet non sans mal entre tous les pénitenciers d’Afrique du Nord. Comme dans un journal de bord il rapporte ses tâtonnement pour trouver la bonne route ou la bonne personne, ou même pour changer une roue ou traverser l’oued en voiture. Il cherche à savoir et à faire savoir davantage dans un lieu pourtant fermé. Il doit affronter la résistance du ministère de la guerre. Il ne cache pas son identité, il est annoncé partout où il se rend. Il ne se fait pas passer pour un prisonnier, comme il a voulu se faire passer pour un fou dans une autre de ses enquêtes. Il ne commente pas ce qu’il voit, ne juge pas directement. Il veut faire la lumière sur les recoins sombres de la démocratie. Sur ceux qui sont coincés dans l’enfer de Biribi. Peu de personnes s’aventurent là-bas. Il s’investit plusieurs mois. Voyageur solitaire il se frotte à des milieux hostiles où souvent les langues sont difficiles à délier. Il doit bien se présenter, montrer aux détenus qu’il est dans leur camp : « sous le morceau de sucre, ils redoutent le piège. » Il explique dans son récit sa technique : « Je me présentais dans les règles. C’est un préambule important. C’est même le plus rude de la tâche. Il faut dire :  » Je viens pour les journaux de Paris. C’est pour que ce qui se passe ne se passe plus  » ».

Sociologue

Albert Londres exerce en plus un œil de sociologue sur le monde de Biribi. Il ne rejette pas la faute sur les sergents ou les Conseils de Guerre. Il analyse avec rigueur les comportements de chaque groupe pour mieux cerner le problème. Tout en bas de la pyramide, et c’est bien eux l’objet de son livre, il y a les détenus, les pègres. Ils ont des origines, des âges et des destins différents. Il ne dit pas qu’ils sont mauvais. Souvent c’est plutôt la malchance qui les poursuit. Il y a aussi certains qu’on appelle les « pâles » qui travaillent en cuisine ou à l’infirmerie. Au-dessus des pègres, on trouve le « caïd » qui « impose sa loi à ses camarades » de cellule, soit costaud, soit rusé. Plus haut dans la hiérarchie, on trouve le sergent, le chaouch. Ses pratiques sont inhumaines, arbitraires, brutales. « Les psychologistes pourraient peut-être même pousser là une étude de l’homme pris dans ce qui lui reste de plus animal. ». Il apparaît « doux et peureux » devant ses supérieurs. Pourtant lui aussi a ses raisons. Maigre salaire, « pas beaucoup de distraction », environnement difficile. Il ne croit même « pas mal faire ». Un autre acteur plus discret est le tirailleur sénégalais. Il fait le chemin de ronde. Sous pression, il se contente d’exécuter les ordres. : « L’esprit du tirailleur n’est pas renommé pour son discernement. » Enfin il y a les plus haut placés, les capitaines. Ils paraissent plus justes. Ils ont aussi le meilleur rôle, ils n’interviennent que rarement dans les pénitenciers. Albert Londres devine les tensions, les rapports de force qui régissent ce monde. Il explique : « tous avaient une main invisible sur la nuque. » Enfin au cœur des procédés d’investigation d’Albert Londres résident des valeurs fondamentales.

Journaliste humaniste

Concrètement c’est la justice qu’il tente de faire respecter. Faire la lumière sur les recoins sombres de la démocratie par le journalisme. Sur ceux qui sont coincés dans l’enfer de Biribi. « Le mal est au cœur même de nos méthodes de répression ». Il dénonce par ses articles le décalage qui existe entre le progrès technologique et ces pénitenciers moyenâgeux. L’absurde, la folie de ces lieux où on sort rarement vivant : «  j’avais 214 jours à faire, j’en ai fait 153, il m’en reste 696. ». Albert Londres se consacre à combattre l’oppression de l’être humain. Par son regard riche et humaniste et son travail d’investigation approfondi, il est en lutte constante contre « l’éternelle méchanceté de la race humaine. ».

Leïla Marchand

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Une réflexion sur “Critique du livre d’Albert Londres : Dante n’avait rien vu.

  1. Bonsoir,excellent commentaire relatif a l ouvrage de Londres.Pourriez vous proceder au meme travail sur celui de Darien?Ancien de la Legion,j ai passe 30 ans dans les archives des bataillons d Afrique et des pénitenciers,et on ressent toujours la necessite de consulter des analyses littéraires,qui se placent toujours un peu au dessus de la masse brute des archives.Cordialement.

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